Les series (suites)

Parmi les cérémonies rituelles de Compiègne figurait la fête de l'Impératrice. La sainte Eugénie tombait en effet le 15 novembre. La veille au soir, chaque invité offrait son bouquet (Flaubert invité en 1868 demandait qu'on lui fit venir de Paris en toute hâte des « camélias blancs... tout ce qu'il y a de plus beau... archichic... "). Un feu d'artifice était tiré dans le parc. Le 15 les corps constitués de Compiègne et de la région venaient présenter leurs compliments et il y avait dans le pare revue des troupes en garnison à Compiègne.

Ce qui frappe le plus dans ces séries de Compiègne, c'est le côté bon enfant et superficiel. La princesse de Metternich qui, à partir de 1859, sera une des grandes animatrices des «Compiègne » et qui fera le plus souvent partie du petit noyau d'invités restant pendant tout le séjour devait plus tard évoquer, non sans mélancolie, le caractère innocent de ce que, parmi les opposants au régime on appelait les « orgies » de Compiègne. L'Impératrice aimait Compiègne parce qu'elle s'y sentait moins contrainte par l'étiquette qu'aux Tuileries ou à Saint-Cloud. L'Empereur lui-même s'y détendait. S'il y travaillait, profitant même pour cela de la présence parmi les invités de certains ministres, maréchaux ou ambassadeurs, et le Conseil des ministres ayant lieu régulièrement chaque jeudi, il pouvait aussi mieux qu'ailleurs se mêler aux amusements de la Cour, faire des promenades, cultiver son « dada favori » : il lui arrivait souvent, accompagné d'un petit nombre d'invités, d'aller examiner les fouilles archéologiques qu'il faisait faire aux environs.

Les aménagements du château

En ce qui concerne les aménagements du château, les changements de mode amenèrent à modifier l'ameublement des appartements. Le mobilier du 1er Empire fut progressivement remplacé, et surtout à partir de 1860 environ, par des meubles neufs. La distribution des grands appartements reste immuable : l'Empereur occupe l'ancien appartement de Napoléon 1er, l'Impératrice l'appartement de Marie-Louise. Après la naissance du Prince Impérial, l'Impératrice tint à avoir son fils près d'elle. Le salon des Fleurs devint sa chambre à coucher et le salon bleu sa pièce de jeu et d'étude. Il prenait ses repas dans la salle à manger de l'Impératrice. L'ancien appartement du Roi de Rome était celui de la Princesse Mathilde, sauf si l'on recevait un souverain étranger qui l'occupait alors. Une partie de l'ancien appartement double du Prince fut affectée, jusqu'à sa mort au roi Jérôme, puis à son fils le Prince Napoléon.




Le salon des fleurs devint la chambre à coucher du Prince Impérial


La seule partie du château construite pendant le Second Empire fut la galerie qui a pris le nom de Galerie Natoire, du nom de la suite des cartons de tapisserie de l'Histoire de Don Quichotte de Natoire qui fut utilisée pour son décor. Commencée en 1858, elle était achevée l'année suivante et servait de petite salle à manger quand les convives étaient peu nombreux.

Au second étage, l'Empereur fit aménager un fumoir où les messieurs montaient après le dîner avant de revenir au salon où on ne pouvait fumer. C'est au second également que fut installée une vaste bibliothèque destinée aux invités.

En 1866 on décora les deux frontons sur la place d'Armes. En 1867 fut commencé au flanc du palais, de l'autre côté de la rue d'Ulm, un grand théâtre, oeuvre de l'architecte Ancellet. La chute de l'Empire empêcha son achèvement.

Hôtes royaux à Compiègne

La vie simple qu'on menait à Compiègne n'excluait pas quelques événements d'importance. Le séjour de 1856 fut marqué par la présence du grand duc de Toscane qui resta du 28 octobre au 6 novembre. En 1859, visite de la grande duchesse Marie, duchesse de Leuchtenberg, fille du tsar Alexandre II. Elle arriva le 22 novembre et repartit le 26 après avoir visité Pierrefonds et avoir assisté à une représentation du Théâtre français. Il y eut également une chasse à courre en son honneur.

En 1860, il n'y eut qu'un fort bref séjour de l'Empereur et du Prince Impérial avec neuf personnes, du 27 au 30 novembre. L'Impératrice qui était venue faire une visite rapide dans la journée du 17 juillet pour surveiller les nouveaux aménagements des appartements ne les accompagnait pas. Elle séjournait à ce moment en Ecosse où elle avait éprouvé le besoin de voyager seule après le décès de sa soeur la duchesse d'Albe.

Au Compiègne de 1861 on reçut le roi de Prusse Guillaume 1er arrivé le 6 octobre et reparti le 8 après avoir été accueilli sur sa demande sans solennité. Le soir de son arrivée il y eut curée aux flambeaux : le 7, chasse à tir avec l'Empereur, grand déjeuner, excursion à Pierrefonds où fut servie une collation en musique. Le soir, théâtre : le roi de Prusse pût voir les Comédiens français dans Le jeu de l'Amour et du Hasard. Le 8 avant son départ, il y eut parade et revue. Au roi de Prusse succéda le 12 octobre le roi des Pays. Bas Guillaume III. Contrairement à la réception du roi de Prusse, celle-ci fut très officielle. Le 13, lui aussi visitait Pierrefonds toujours avec collation en musique. Le soir les Comédiens français jouaient Les caprices de Marianne. Le 14 octobre, chasse à courre. Le Prince Impérial qui vient de recevoir le « bouton » suit la chasse pour la première fois. Il a cinq ans et demi. Ce n'est toutefois qu'en 1866 qu'il suivra une chasse jusqu'au bout. Le soir, curée aux flambeaux. Le 15 octobre, le roi des Pays-Bas et l'Empereur partent pour Paris. Napoléon III revint le 16 et Guillaume III reparut à Compiègne le 19 pour faire ses adieux. Il reprendra le train après déjeuner. Le 27 octobre eut lieu à Compiègne une cérémonie qu'on n'avait pas vue depuis la Fronde : la remise de la barrette de cardinal à Mgr Billiet, évêque de Chambéry. Le 4 novembre, visite du duc d'Oporto venu prendre congé avant de regagner son pays. Il partira le 6 et deviendra huit jours plus tard roi de Portugal.

En 1862 on donna le 29 novembre une grande chasse à courre en l'honneur de plusieurs chefs arabes qui visitèrent Pierrefonds le 2 décembre. En 1863 bref passage du roi des Belges Léopold 1er arrivé le 13 novembre et qui repart le 14 non sans avoir eu le temps de visiter Pierrefonds qu'il avait déjà vu totalement en ruines trente et un ans plus tôt au moment de son mariage à Compiègne avec la fille aînée de Louis-Philippe. Il devait mourir deux ans plus tard et sa mort endeuillera la fin du séjour de 1865 où on avait reçu le prince de Hohenzollern-Sigmaringen.

Le Compiègne de 1866 aura une atmosphère très politique. Sauf Bazaine qui est au Mexique, tous les maréchaux furent invités à la première série (du 14 au 20 novembre). En fait, il s'agit de la Commission de Réorganisation de l'armée. L'Empereur propose un service court, obligatoire pour tous, Niel préconise une forte armée active doublée en temps de guerre par une Garde nationale de 400.000 hommes. Vaillant se contenterait du régime en vigueur (service long, tirage au sort) renforcé. Après beaucoup d'hésitations, l'Empereur que personne ne suit, penche pour le projet de Niel. Le 12 décembre 1866 eut lieu la visite des représentants de la république d'Andorre.

Pas de Compiègne en 1867 à cause de l'Exposition universelle qui retient les souverains à Paris, mais l'Empereur et l'Impératrice tiendront néanmoins à amener certains de leurs hôtes royaux dans leur résidence d'automne. Le 24 juillet, l'Empereur vint à Compiègne accompagné du roi de Portugal et du roi de Bavière. Il y aura visite à Pierrefonds sous la conduite de Viollet-le-Duc, revue passée dans le pare de Compiègne, dîner puis retour à Paris le soir même. Le 2 novembre, l'Impératrice vint seule au palais pour préparer le séjour de l'Empereur d'Autriche qui arrive le lendemain en compagnie de Napoléon III. Visite à Pierrefonds le jour même, curée aux flambeaux puis, après un moment passé au fumoir par les deux empereurs, concert improvisé au salon par le marquis de Castelbajac qui siffle en s'accompagnant au piano, le baron de Braun, la princesse de Metternich accompagnée par le prince son mari. Le 4 novembre, il y eut chasse à tir et François-Joseph partit le soir à 9 heures pour regagner directement Vienne.

En 1868, réception du Prince et de la Princesse de Galles le 20 novembre. Le Prince participa à une chasse à courre qui lui vaudra une chute de cheval sans gravité. Il y aura naturellement curée aux flambeaux. Le Prince et la Princesse repartiront le lendemain 21 novembre.

Le dernier Compiègne

Le dernier séjour à Compiègne aura lieu en 1869. L'Empereur et le Prince Impérial séjourneront du 12 octobre au 21 novembre. L'Impératrice est en Egypte pour l'inauguration du canal de Suez. C'est la princesse Mathilde qui fera les honneurs. Il n'y aura cette fois qu'une série, réduite à une quarantaine d'invités arrivés le 10 novembre et repartis le 16. Le Prince Impérial participe seul aux chasses à courre, sans son père. L'Empereur a de graves préoccupations politiques et ce séjour sera consacré en grande partie à des réunions avec les ministres venus exprès de Paris, d'abord du 14 au 23 octobre puis, pour quelques heures, les 2 et 3 novembre, 7 et 8 novembre, 13 et 14 novembre, 17 et 18 novembre. L'Empereur lui-même s'est rendu à Paris le 25 octobre. Il est de retour le 27. Le 1er novembre il reçoit secrètement Emile Ollivier. Le 15 novembre on célèbre la fête de l'Impératrice en son absence. Après le départ des invités, l'Empereur et son fils passent du 16 au 21 novembre quelques jours seuls à Compiègne. Ce fut la fin de ce très mélancolique séjour. Le 21 Napoléon III et le Prince Impérial quittèrent Compiègne qu'ils ne devaient jamais plus revoir.

Souvenirs lointains...

Le 7 août 1910, il y a parmi les visiteurs du château une très vieille dame vêtue de noir et le visage voilé d'un crêpe. Deux messieurs et une autre dame l'accompagnent. Tous suivent en silence le guide à travers les pièces. Arrivée dans l'ancienne chambre du Prince Impérial - le salon des Fleurs - la vieille dame chancelle et demande à s'asseoir ; son voile est alors relevé par sa compagne et le guide reconnaît l'Impératrice Eugénie. Elle demande la permission de rester seule un moment dans la chambre de son fils. Tout le monde se retire et on ferme sur elle les portes. Dix minutes plus tard, l'Impératrice réapparaissait, le visage de nouveau voilé. La visite avait duré de 3 heures à 4 heures. Les deux messieurs étaient Franceschini Pietri et le comte Primoli. L'Impératrice était venue pour la dernière fois à Compiègne en 1868 ; quarante deux ans plus tard, elle retrouvait ces lieux bouleversés, mais pour elle si pleins des souvenirs d'un temps heureux. Sans doute avait-elle pensé, dans ces minutes de recueillement aux heures brillantes de Compiègne mais surtout elle dût, dans ce cadre où elle avait été si heureuse, se livrer à une longue revue des ombres et évoquer particulièrement celle qui restait la plus chère à son coeur de mère, celle d'un enfant qui avait été ici gai et insouciant, qu'elle avait cru appelé à régner sur la France et que le destin avait fauché à vingt-trois ans en terre étrangère. Ni les murs ni les objets n'ont de ces sentiments mais, moins périssables que les hommes, ils permettent encore de les évoquer.

 
 



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