Les "Séries" à Compiègne

Aucune évocation du Second Empire ne peut se faire sans qu'il soit question de Compiègne et des célèbres
« séries ». Les anecdotes - plus ou moins contrôlables - les concernant sont particulièrement nombreuses. Sans les reprendre - elles l'ont déjà été bien souvent - on essaiera de donner ici une sorte de compte-rendu, nécessairement très général, des événements qui se sont réellement passés à Compiègne au Second Empire et de la vie qu'on y menait.

Le premier contact du futur Empereur avec le château de Compiègne se situe le 25 février 1849. Ce jour-là le Prince-Président, venu inaugurer la ligne de chemin de fer Compiègne-Noyon, visite rapidement le palais. Un nouveau passage rapide du Prince a lieu le 9 juin 1850, encore pour l'inauguration d'un chemin de fer, celui de Saint-Quentin. Le premier vrai séjour de Louis-Napoléon aura lieu les 13 et 14 juillet 1850. Le 13, le Prince arrivé à deux heures vingt reçoit les autorités civiles et militaires, va ensuite visiter la manufacture d'Ourscamp, se promène en forêt jusqu'à sept heures. A huit heures, dîner de soixante et onze couverts dans le salon des Aides de camp. Le Prince occupe l'ancien appartement du Roi de Rome. Le lendemain 14, visite des appartements, revue de la Garde nationale, visite, l'après-midi, aux ruines de Pierrefonds et départ pour Paris à sept heures.

Louis-Napoléon a quitté Compiègne en Président de la République. Il y reviendra en Empereur passer une dizaine de jours du 18 au 28 décembre 1852. Il y a autour de lui cent un invités ; les honneurs de la maison sont faits par la princesse Mathilde. Parmi les invités figure Mlle de Montijo, comtesse de Teba, venue en compagnie de sa mère. Tous les invités seront frappés par les attentions dont elle est l'objet de la part de l'Empereur. Elle est naturellement des chasses à courre du 20 et du 23 décembre. Lors de la chasse à tir du 21, l'Empereur lui offre deux ravissants fusils à un coup. Le 22 décembre, elle assiste dans la loge impériale à la représentation donnée au théâtre par le Gymnase dramatique. Depuis octobre, chacun sait dans l'entourage impérial que Napoléon III est épris de Mlle de Montijo. Le séjour de Compiègne qui favorise les rencontres, rend cette passion très évidente. Le 20, par exemple, Eugénie de Montijo rentre très tard de la chasse, son cheval boitant ; l'Empereur attend en arpentant la salle des Gardes avec une impatience manifeste : pour la chasse du 23, la comtesse montera un cheval des écuries impériales ; elle aura les honneurs du pied.

Autre épisode significatif celui du « trèfle de Compiègne » : Mlle de Montijo s'était émerveillée lors d'une promenade dans le parc de l'effet produit par les gouttes de rosée sur un trèfle. Elle recevait le lendemain de l'Empereur une broche d'émeraudes et de diamants. Elle la portera toujours désormais, la considérant comme un talisman. C'est la broche qu'on voit notamment sur les portraits officiels de Winterhalter. S'il faut en croire le général-comte Fleury, Napoléon III lui aurait positivement confié lors d'une promenade sur la terrasse qu'il songeait à épouser Mlle de Montijo. Ce séjour à Compiègne semble avoir été déterminant dans la volonté de l'Empereur. Et il semble qu'Eugénie de Montijo, devenue Impératrice, ait gardé pour Compiègne une sorte de fidélité toute sentimentale.

En 1853 le couple impérial vint à Compiègne du 12 au 27 octobre. Il y aura en tout cent-neuf personnes: maisons civiles et militaires, et invités. Les invitations ne sont pas encore organisées par séries. Les invités arrivaient peu à peu du 13 au 24. Il y a naturellement des chasses, spectacles au théâtre le 16 et le 22 octobre, promenades, jeux dans le parc (on vient d'installer un tir à l'arc). Mais on est loin encore de l'organisation des « Compiègne » des années à venir. Le séjour plaît beaucoup à l'Impératrice. Elle écrit à sa soeur Paca (duchesse d'Albe), peu avant le retour à Paris : " Je quitte Compiègne, ce qui me fait beaucoup de peine car nous nous sommes bien amusés ». Pourtant la Cour ne reviendra pas en 1854.

En 1855, il n'y aura qu'un très bref séjour de Napoléon III sans l'Impératrice. Le 6 décembre, il vient accueillir à Compiègne le roi de Sardaigne et de Piémont, Victor-Emmanuel, retour d'Angleterre et arrivant de Boulogne. Les deux souverains passeront ensemble les journées du 7, où il y aura chasse à courre et du 8 où il y aura chasse à tir. Outre une suite très restreinte, limitée à l'indispensable, le seul invité est le Prince Napoléon. Le 8, Napoléon III et Victor-Emmanuel quittent Compiègne pour Paris. Ce séjour très à l'écart des deux souverains, presque en tête à tête pendant deux jours, venant après de premiers entretiens à Paris et le voyage à Londres du roi de Sardaigne, a pu être plus déterminant que bien des entrevues officielles.

Les célèbres

C'est en 1856 que commencèrent véritablement ce qu'il est convenu d'appeler « les Compiègne ». Désormais, sauf en 1860 et en 1867, la Cour viendra passer un mois ou un mois et demi à l'automne. De 1856 également date l'organisation des invitations en « séries ». Ces séjours de la Cour vont obéir à une sorte de rituel immuable qui se répètera chaque année. Quelque temps avant le séjour, les invités recevaient la lettre suivante signée du Grand Chambellan : « Par ordre de l'Empereur, j'ai l'honneur de vous prévenir que vous êtes invité à passer 7 jours au Palais de Compiègne du ... au ... Des voitures de la Cour vous attendront au débarcadère le ... à l'heure de l'arrivée à Compiègne du convoi partant de Paris à ... heures ... minutes, pour vous conduire au palais. Agréez ... l'assurance de ma haute considération ». C'est en effet un train spécial qui amenait les invités à Compiègne, où des voitures venaient les prendre à la gare. Ils étaient attendus dans la salle des Colonnes où l'on désignait à chacun l'appartement qu'il devait occuper et où il était conduit par un huissier. Cette arrivée toujours un peu tumultueuse, avec l'embarras des bagages, l'appréhension d'une plongée dans l'inconnu pour ceux qui venaient pour la première fois et n'étaient pas toujours habitués à la vie de Cour, amusait fort les invités restés à demeure. Comme chaque série comportait une centaine d'invités plus leur personnel domestique, Compiègne se transformait pendant un mois en une sorte de grand hôtel dont les moindres recoins étaient habités. Il y avait généralement quatre séries (trois en 1856) mais quelquefois plus : cinq en 1858 et 1859, six en 1861. Les appartements d'invités étaient, mis à part quelques hôtes de très haut rang, assez petits et meublés simplement mais confortablement.

Après l'installation, la présentation des invités le soir de leur arrivée avait lieu dans le salon des Aides de camp (dit aussi des Cartes), les dames rangées d'un côté, les messieurs de l'autre. Le couple impérial arrivait par le salon de Famille. L'Empereur passait devant les messieurs qu'on lui présentait tandis que l'Impératrice faisait de même pour les dames, puis l'Empereur passait devant les dames et l'Impératrice devant les messieurs et les présentations avaient lieu de nouveau. Ensuite on se rendait dans la galerie de Bal où était dressée la table du dîner. L'Empereur se plaçait au milieu d'un des côtés de la table, l'Impératrice en face. A leur droite et à leur gauche prenaient place des invités désignés à l'avance. Les autres s'asseyaient où bon leur semblait. C'est précisément ce caractère de liberté qui frappait les invités. A Compiègne, l'étiquette était réduite à son strict minimum et l'hospitalité qu'y pratiquaient les souverains laissait à chacun le plus d'indépendance possible. Il n'y avait de présence obligatoire qu'au dîner où les messieurs devaient être en culotte et en frac, les dames en robe de soirée. Dans la journée, les hommes étaient en redingote ou en jaquette et les femmes en toilette de ville. Sauf invitation spéciale, chacun allait à son gré, était libre de déjeuner ou non, à la table de l'Empereur et de l'Impératrice, de suivre ou non les divertissements prévus. Il est certain que l'Empereur, qui avait connu au temps de son exil l'extrême liberté laissée aux invités dans les châteaux anglais, bien différente de l'hospitalité française, plus contraignante, souhaitait que ses hôtes se sentissent aussi libres que possible.

Faire cohabiter pendant une semaine une centaine de personnes était un art difficile. La composition des séries était longuement préparée par l'Impératrice. Toutefois on se retrouvait souvent à Compiègne entre gens du même milieu et se connaissant de longue date. On a beaucoup parlé des invitations faites au monde littéraire, artistique ou scientifique. Sa participation paraît à vrai dire des plus réduites. Il faut mettre à part Viollet-le-Duc dont la présence s'explique à la fois par la surveillance des travaux de Pierrefonds et le rôle de guide qu'il y joue pendant les séries et par ses talents d'organisateur de petites fêtes d'amateurs. Viollet-le-Duc sera pratiquement de tous les Compiègne à partir de 1857 et le plus souvent restera pendant tout le séjour. Il faut aussi mettre à part Mérimée dont la présence à Compiègne s'explique par des raisons qui n'ont rien de littéraire : simplement, ami de la comtesse de Montijo, il a connu l'Impératrice quand elle n'était qu'une enfant et fait partie du cercle de ses familiers. Il ne viendra d'ailleurs pas tous les ans, mais souvent ses séjours dureront le temps de plusieurs séries.

Dans le monde des arts furent invités les architectes Lefuel, Hittorf et Garnier; les sculpteurs Cavelier, Carpeaux, Schoenewerke, Dubois, Bartholdi, les peintres Winterhalter, Isabey, H. Vernet, Couture, Delacroix, Gudin, Cabanel, Baudry, Meissonnier, H. Flandrin, Bida, Hébert, Gérôme, Jadin, Pils, Cogniet, Boulanger, Doré, Amaury-Duval, Fromentin, Protais, Th. Rousseau, J.-N. Robert-Fleury, Lami. Les musiciens Auber, Meyerbeer, Verdi, Ambroise Thomas, Félicien David. Dans le monde des lettres Vigny, Sandeau, Feuillet, Augier, Gozlan, Paul de Musset, Gautier, Sainte-Beuve, Ponsard, Dumas fils, Flaubert, Caro, Nisard, About, Féval, Sardou. Les savants enfin: Claude Bernard, Cuvier, Pasteur, Le Verrier, Chevreul, Milne-Edwards. C'est finalement assez peu, compte tenu de l'activité artistique et littéraire de l'époque, et si l'on songe que Compiègne a vu passer, au cours des séries, près de cinq mille invités.

En réalité les séries sont surtout composées de princes, ambassadeurs, ministres, maréchaux et du cercle habituel des souverains. Ce sont des réunions essentiellement mondaines auxquelles chacun se rend sans enthousiasme apparent. Pour beaucoup d'invités en effet, les Compiègne sont considérés comme une obligation mais une obligation pour laquelle on ne laisserait sa place pour rien au monde et à laquelle on attend anxieusement d'être convié. Etre du prochain Compiègne, c'est une distinction flatteuse. Mais il faut bien le dire, une distinction qu'on redoute aussi pour toutes sortes de raisons. D'abord à Compiègne on a très froid. Les séjours débutent au plus tôt fin octobre, le plus souvent en novembre pour se terminer au cours du mois de décembre. Malgré les feux entretenus dans chaque cheminée, malgré les bouches de chaleur alimentées par des calorifères, les lettres adressées par les invités à leur famille ou à leurs amis sont pleines de récits frigorifiés. Et surtout on s'ennuie. A vrai dire, le personnage qui s'amuse le plus à Compiègne, c'est l'Impératrice qui s'y sent libre, heureuse, et qui peut y donner libre cours à une certaine futilité. C'est un grand problème que de distraire tout le monde pendant une semaine.

Les plaisirs et les jours

Les divertissements relèvent d'un véritable rituel. La matinée passe relativement vite. Après le petit-déjeuner (on a précisé la veille au moyen d'un bulletin imprimé à cet effet ce que l'on souhaitait : café, thé, chocolat, consommé ou même repas froid) chacun est libre de son temps. On peut par exemple aller lire à la bibliothèque que l'Empereur a fait installer au second étage sur la cour d'Honneur. Puis on déjeune ou non (on l'a précisé sur le bulletin concernant le petit-déjeuner) à la table des souverains. L'après-midi, il est de bon ton de participer aux distractions prévues. La principale est la chasse à courre. Il y en a généralement deux par série. La chasse est suivie par ceux des invités qui ont le " bouton " de la vénerie impériale ; les autres suivent de loin en char à banc. La chasse a lieu généralement en présence de l'Empereur et de l'Impératrice ou de l'un ou l'autre, et dans les dernières années, du Prince Impérial, quelquefois seul. Traditionnellement a lieu le soir la curée froide aux flambeaux dans la cour d'Honneur. Spectacle impressionnant auquel les souverains assistent du balcon de la salle des Gardes, les invités se plaçant aux fenêtres ou sur le toit du péristyle. Le public est admis sous le péristyle et dans la cour.

Autre divertissement cynégétique : la chasse à tir. Les participants sont naturellement en nombre restreint et ce type de chasse est réservé à l'Empereur et à quelques invités de marque. Les tirés de Compiègne sont très bien organisés et c'est une réelle faveur que d'y être convié.

L'excursion à Pierrefonds est une autre des attractions organisées pour chaque série. L'Empereur et l'Impératrice y emmènent leurs invités pour l'après-midi et la visite se fait sous la conduite de Viollet-le-Duc.

Quand il n'y a ni chasse ni visite à Pierrefonds, il y a l'après-midi promenade en forêt, quelquefois à pied, le plus souvent en char à banc. Ces promenades sont égayées de jeux innocents : les barres, le renard (un des messieurs s'éloigne en semant des petits papiers : un " équipage " de dames doit le retrouver). Le parc offre la ressource d'un tir à l'arc (utilisé surtout au début, l'impératrice s'en lassa vite) d'un manège de chevaux de bois, d'un jeu de croquet.

Vers cinq heures ou cinq heures et demie avait lieu dans le salon de musique le thé de l'Impératrice. Certains invités y étaient priés. C'était, jusqu'à l'heure du dîner, un moment de causerie détendue.

Restent les soirées. A chaque série, une d'entre elles généralement était occupée par une représentation donnée au théâtre aménagé sous Louis-Philippe. Une troupe parisienne venait donner un des spectacles alors en vogue. Outre les invités des séries - ceux qu'on voulait honorer particulièrement prenaient place dans la loge impériale - les autorités et les personnalités de la ville de Compiègne assistaient également au spectacle. Ont joué à Compiègne les Comédiens français, le Gymnase, l'Odéon, les Variétés, le Vaudeville, la Porte Saint-Martin, Déjazet, l'Ambigu, le Théâtre de Cluny.

Les autres soirées se passent dans le salon des Aides de camp où l'on revient après le dîner. Il y a là des jeux : palet, billard japonais. On organise des cercles de causeurs. L'Impératrice se tient dans la pièce voisine, le salon de Famille et appelle auprès d'elle quelques invités. Souvent on danse au son d'un piano mécanique dont la manivelle est tournée par de jeunes aides de camp. Vers dix heures, dix heures et demie, l'Empereur sort de son cabinet de travail et vient se mêler aux groupes. Il n'est pas rare qu'il prenne la tête des amusements et qu'il mène lui-même " la boulangère " ou « le carillon de Dunkerque » dont la farandole se déroule au travers des appartements. Vers minuit après qu'on aît servi le thé, les souverains se retirent et les invités rejoignent leurs appartements où la soirée se prolonge quelquefois par des visites qu'on se fait entre « voisins ».

Souvent aussi la soirée est animée par des divertissements organisés par les invités eux-mêmes, devenus acteurs sur un petit théâtre portatif dressé au fond de la salle à manger de l'Empereur. Les « tableaux vivants » alors si en vogue font partie de ces divertissements. Ils sont, pour les belles invitées prétexte à se montrer en costume dont l'élaboration donne lieu à des discussions sans fin. Il y a aussi les « charades » en action dont les invités littéraires, Feuillet, Mérimée ou Sardou fournissent le texte. Bien différentes, les «parodies » qui prennent pour thème une pièce à succès sur laquelle chacun improvise selon sa fantaisie. Enfin les véritables spectacles d'amateur. En 1859, l'Impératrice joua dans une pièce de Feuillet Les portraits de la marquise écrite pour elle. Elle ne semble pas avoir été très satisfaite de ses talents dramatiques et ce fut son seul essai, mise à part une parodie de l'Aïeule en 1863. Deux « revues » jouées par les invités eurent un succès considérable : La corde sensible ou les soldats favoris dont les auteurs étaient Mérimée et le duc de Morny et où on raillait le goût de l'Empereur pour l'archéologie et la manie "tapissière" de l'Impératrice, en 1862 ; et surtout, en 1865, Les commentaires de César, revue du marquis de Massa qui connut un véritable triomphe et qu'on dut jouer deux soirs de suite. Les préparatifs de ces spectacles occupaient considérablement les invités-acteurs, les auteurs, et aussi Viollet-le-Duc, indispensable homme à tout faire, concevant les décors, réglant la mise en scène, et le grand soir venu, servant de souffleur.
 



Réjouissance pour la fête de l'Impératrice en 1863


les series (suite)

 
 



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