Louis-Napoleon au fort de Ham

L'évasion de Louis-Napoléon

Le 25 mai 1846, le futur Napoléon III ­ sous la blouse d'un maçon ­ s'évade du fort de Ham où Louis-Philippe l'avait fait emprisonner à vie. Cinq ans plus tard, il sera... empereur.



Le fort de Ham ou fut enfermé Louis Napoléon Bonaparte de 1841 à 1846

Elu en 1848, député par trois départements en juin et par cinq départements en août, président de la République en décembre, empereur au terme du coup d'Etat du 2 décembre 1851, Louis-Napoléon aura donc apparemment fait une carrière fulgurante. Et pourtant... Né aux Tuileries en 1808, fils de Louis Bonaparte, frère de Napoléon 1er et roi de Hollande et d'Hortense de Beauharnais, belle-fille de l'Empereur, Charles Louis-Napoléon Bonaparte, dit le prince Louis-Napoléon, a été emmené en exil en Suisse par sa mère. Après avoir séjourné au château d'Arenenberg dans le canton de Thurgovie, il s'en est allé en 1830 en Italie se battre avec les carbonari. Deux ans plus tard, à la mort du fils de Napoléon 1er, le duc de Reichstadt, son père et ses oncles Joseph et Lucien se désintéressant - officiellement du moins - de la politique, il devient l'espoir du parti bonapartiste. Plus précisément, il se considère comme l'héritier du grand Empereur. Tout ceci ne fait cependant guère de bruit, jusqu'au jour où, le 30 octobre 1836, l'on apprend qu'il a tenté de soulever la garnison de Strasbourg contre le régime de Louis-Philippe issu des journées de Juillet 1830. Celui qui se fait appeler le roi des Français et non plus le roi de France, ne veut pas en faire un martyr et le fait conduire entre deux gendarmes jusqu'à Brest.

Louis-Philippe devait faire relâcher l'imbécile

De là, on l'embarque, nanti de ce qu'il faut d'argent de poche pour tenir quelques temps, sur un bateau à destination du Brésil. D'où il passe aux USA. Mais on traverse l'Atlantique aussi bien dans un sens que dans l'autre. Louis-Napoléon ne tarde pas à revenir en Europe et s'installe à Londres dès 1837. Il mène une vie de dandy et semble - au plan politique - s'être assagi. Patatras ! Le 6 août 1840, il tente un coup de main sur Boulogne à la tête d'une poignée de bras cassés. L'affaire mal engagée, mal préparée, mal menée tourne court en quelques heures. La tentative de Strasbourg avait de l'allure, celle-ci avait immédiatement sombré dans le ridicule. Allait-on à nouveau reconduire le prétendant bonapartiste vers un port, le réexpédier vers l'Amérique ? Cette fois, Louis-Philippe - au demeurant de plus en plus impopulaire - se fâcha : on allait faire passer ce garnement - trente-deux ans tout de même - en jugement devant la Cour des Pairs. Commentaire d'Octave Aubry : « Louis-Philippe pouvait, devait faire relâcher l'imbécile. Tous les rieurs eussent été pour lui. Mais cette fois, il voulut une sanction. Thiers, rappelant le verdict de Strasbourg, refusait la cour d'assises. Le roi, procédurier, feuilleta des textes et décida que Louis Bonaparte serait déféré devant la Cour des Pairs ». La presse s'était déchaînée contre la tentative de Boulogne. Le Journal des débats : « Ceci passe la comédie. On ne tue pas les fous, on les enferme ». La Presse d'Emile de Girardin : « Le fils de l'ex-roi de Hollande n'a pas plus d'esprit que de coeur. Il n'est même pas un chef de parti, il n'en est que la mauvaise caricature ». En Angleterre, le Times lui aussi y était allé de son petit couplet : « Louis-Napoléon est dans un triste état. Le pauvre diable a manqué de se noyer et les balles l'ont serré de près. S'il en avait attrapé une, c'eût été la meilleure fin pour un tel imbécile ». Guizot, homme d'Etat austère et grand inspirateur de la politique de la Monarchie de Juillet, avait ainsi caractérisé l'équipée : « Des officiers vieillis, des femmes passionnées, mais sans situation dans le monde, d'anciens fonctionnaires sans emploi, des mécontents épars ». Le 28 septembre, le procès s'ouvre au palais du Luxembourg. Il va durer huit jours. Peu de public : l'opinion se passionne plus pour l'affaire Lafarge. L'épouse était accusée d'avoir empoisonné son mari à l'arsenic. Beau sujet. D'ailleurs, malgré ses protestations, elle fut condamnée à la prison perpétuelle et... par la suite, en 1850, Napoléon III... la gracia. En souvenir de sa propre condamnation à la même peine la même année ?

Je représente un principe, une cause, une défaite

Mais l'on n'en est pas encore là. Louis-Napoléon entre suivi de son avocat « Il paraît avoir vingt-cinq ou vingt-six ans ; rien ne dénote en lui la ressemblance frappante que Persigny lui trouve avec l'Empereur ; rien de militaire non plus dans sa physionomie, à part l'énorme moustache châtain foncé ». Avec cela, « vêtu avec une élégante simplicité », col militaire, gilet blanc croisé, habit noir avec sur le côté gauche la place de la Légion d'honneur. Voici pour la version Aubry. Version Gabriel Perreux maintenant, citant un contemporain, Althon-See : « Le prince avait le regard déjà terne, la physionomie d'un rêveur éveillé avec sa petite taille, son frac noir et, malgré le crachat (la plaque de la Légion d'honneur) dont il s'était décoré, quelque chose de mesquin et d'étriqué. Rien en lui ne faisait présager la majesté que développe immanquablement le rang suprême ». L'interrogatoire commence : « Quelle est votre profession?». L'autre : « Prince français en exil ». Ensuite : « Quels sont vos complices?». Réponse : « La France entière ». Le chancelier Pasquier : « De quel droit portez-vous la Légion d'honneur?». Lui, superbe : « Je l'ai trouvée dans mon berceau ». Et Louis-Napoléon Bonaparte de faire la déclaration suivante : « Je représente devant vous, messieurs, un principe, une cause, une défaite. Le principe, vous l'avez reconnu ; la cause, vous l'avez servie ; la défaite, vous voulez la venger... Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter comme juge de mes volontés et de mes actes une juridiction politique. Vos formes n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu : si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous et je ne veux pas de votre générosité ». Tout ceci étant dit avec cet accent suisse alémanique - on dit alors « allemand » - qu'il a contracté pendant son séjour à Arenenberg. Pour le reste, ton froid, détaché : il s'adresse à la France pas aux juges, se bornant à répondre par oui ou par non aux questions qui lui sont posées. Réquisitoire : Franck Carré que plus tard, Napoléon III, peu rancunier, nommera président de la Cour de Rouen montre comment le complot a été organisé : « La ridicule contradiction entre les pompes du programme et les pauvres détails de l'exécution ». Il conclut par une belle envolée en s'adressant à l'accusé qui venait d'évoquer les gloires de l'Empire : « L'épée d'Austerlitz, elle est trop lourde pour vos mains débiles ! Cette épée, c'est l'épée de la France ! Malheur a qui tenterait de la lui enlever!» Plaidoirie de l'avocat, Me Berryer : « On veut vous faire juges mais qui êtes-vous ? En remontant à l'origine de vos existences, vous marquis, comtes, barons, vous ministres, maréchaux, à qui devez-vous vos grandeurs ? Je dis qu'une condamnation serait immorale ». Le verdict est rendu le 6 octobre. Pour Louis-Napoléon Bonaparte, on créé de toutes pièces une peine nouvelle : l'emprisonnement perpétuel dans une forteresse située sur le territoire continental du royaume. Lui, s'adressant au greffier : « Monsieur, on disait autrefois que le mot impossible n'était pas français ; aujourd'hui, on peut dire autant du mot perpétuel ». Le décompte du vote des Pairs pouvait d'ailleurs le faire sourire : sur 312 Pairs, 160 s'étaient abstenus sous une forme ou une autre ; 152 - donc un peu moins de la moitié de la Chambre seulement - s'étaient prononcés... A l'un de ses avocats, il glissa par ailleurs, imperturbable : « Quand je serai le maître ici, je changerai l'uniforme des gendarmes : il est affreux ». Commentaires d'après jugement. Saint-Marc de Girardin : « Ces échauffourées (Strasbourg et Boulogne) cachèrent le prince Louis aux classes supérieures et le montrèrent au peuple ». Octave Aubry : « Cette condamnation si rude, dictée par le gouvernement, sauvait le prince du ridicule. Pour la France, il ne serait plus un écervelé, mais le martyr d'un idéal ».



Le fort de Ham, prison pendant six ans du Prince Louis-Napoléon Bonaparte

Le 9 octobre 1840, Louis-Napoléon, à trente-deux ans, entrait donc au fort de Ham, prisonnier à perpétuité.
Le 15 décembre suivant, le retour des cendres de l'Empereur suscita une grande passion. Le sort du prisonnier à perpétuité en revanche n'intéressait pas l'opinion. Louis-Napoléon en éprouva de l'amertume : « Sire, vous revenez dans votre capitale et le peuple en foule salue votre retour ; mais moi, du fond de mon cachot, je ne puis apercevoir qu'un rayon de soleil qui éclaire vos funérailles ». Le cachot ? C'est solliciter la vérité. Sa prison au fort de Ham, situé dans la Somme, pays d'eaux et de marais, était confortable : deux pièces dans un bâtiment de la cour de la forteresse, au rez-de-chaussée, munies de larges fenêtres. A partir de 1842, salle de bains. Des rayonnages avec des livres sur tous les murs. Portraits de Napoléon et d'Hortense partout. Repas abondants (mais payants) servis à la cantine. Domestique et compagnons de captivités. Visites et courriers autorisés sans censure ou interdiction. Bref, ce n'était pas le bagne, mais ce n'était pas non plus la liberté. Le prisonnier en profita pour lire énormément et pour écrire de même : « Je passe mon temps à étudier, à réfléchir et à espérer.
Je ne regrette d'ailleurs rien de ce que j'ai fait ».



Le batiment du fort de Ham ou fut incarcéré Louis-Napoléon Bonaparte

J'espère qu'il grandira...

Les années passent. La situation financière de Louis-Napoléon était devenue « inextricable ». Le coup de Boulogne a coûté cher, le procès aussi ; il verse des pensions aux anciens serviteurs de sa mère ainsi qu'à ses complices de Strasbourg et Boulogne. En 1842, il écrit : « Les pensions que je paie sont au-dessus de l'état de ma fortune ». Il vend Arenenberg, il vend son cheval, il n'a plus rien à vendre, emprunte. Il tente par ailleurs d'obtenir une sortie de prison sous conditions : négociations difficiles et complexes. Le gouvernement veut obtenir une déclaration de renonciation à ses prétentions dynastiques. Il s'y refuse. Son moral baisse, sa santé se dégrade.



Le plan du fort de Ham

Le 15 mai 1846, il fait part de sa décision de s'évader à ses compagnons. Le 25 mai, après s'être rasé la moustache et la barbe, avoir mis une perruque, revêtu des habits d'ouvrier, il sort ­ une planche sur l'épaule ­ tranquillement de la forteresse. Certains ont estimé que cela s'était fait « avec une facilité déconcertante ». C'est possible. Louis Girard, l'un de ses biographes, nuance : « Toujours est-il que Louis-Napoléon avait bien saisi sa chance ; il avait montré son goût du risque une fois sa décision prise, qualités qu'il possédait comme cavalier et dont il étendit la manifestation à d'autres domaines. Ce rêveur romantique était aussi un homme d'action ». Le soir même, le fugitif dînait à Bruxelles. Le 27, il était à Londres. Il y passa plus de deux ans, tenta sans succès de se marier et de rétablir une santé passablement altérée, « résigné... attendant les événements ». Ayant toujours sur lui avec la dernière lettre de sa mère, une lettre de l'Empereur à Hortense : « J'espère qu'il grandira pour se rendre digne des destinées qui l'attendent ».




 
 
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